« Lettres de délation » avec François Bourcier

Une pièce de théâtre utilisée par la Licra Paris à l’occasion de la semaine d’éducation contre le racisme 2010.

Dans le cadre de son travail auprès des élèves de nombreux collèges et lycées parisiens, et à l’occasion de la semaine d’éducation contre le racisme 2010, la fédération de Paris de la Licra a convié six classes à la représentation de la pièce « Lettres de Délation », suivie d’un débat.

 

François Bourcier, comédien, incarne avec talent et conviction les auteurs de ces lettres. Les délateurs prennent vie sous nos yeux dans une mise en scène époustouflante qui permet de mesurer la nécessité d’une constante vigilance.

Depuis sa création en octobre 2005 à la Comedia, ce spectacle est donné dans toute la France. Au programme de 3e et 1re, cette pièce constitue un moyen privilégié d’aborder le régime de Vichy auprès d’un public scolaire. Il remporte partout un vif succès.

Lettres de délation comporte un deuxième volet Résister c’est exister qui traite de la résistance de manière positive. La fédération de Paris a souhaité que les élèves voient Lettres de délation en 2010 et participent l’an prochain à Résister c’est Exister.

 

QUELQUES INFORMATIONS SUR LE DÉROULEMENT DE LA REPRÉSENTATION

Après une introduction de Martine Bernheim sur la Licra et ses actions, François Bourcier, a lui aussi dit quelques mots sur la pièce avant de prendre place sur scène, et d’incarner les délateurs, auteurs des lettres. A l’issue de la représentation, un échange d’environ une heure s’est instauré entre le comédien et les élèves.

 

THÉMATIQUES PRINCIPALES ET QUESTIONS ABORDÉES DURANT LE DÉBAT

La responsabilisation
Où se serait-on situé à l’époque, de quel, côté ? Et aujourd’hui, n’est-il pas commun d’être tenté de dénoncer son prochain ?

 

La vision de l’étranger
Dans les années 40, les délateurs français dénonçaient sans remords les juifs étrangers, mais les juifs français avec plus de difficulté. Lien avec le débat actuel sur l’identité nationale.

 

L’identification aux personnages
L’acteur explique qu’il fut très difficile de se mettre dans la peau de délateurs.

Lors des répétitions pour travailler les personnages, l’acteur a remplacé les termes de “juifs”, “homosexuels”… par des insectes, afin de dépersonnaliser les propos : méthode de déshumanisation utilisée par les personnes coupables de racisme elles-mêmes.

 

Les symboles dans la pièce
Nudité en début de pièce : Évoque les conditions de transport dans les camps de concentration – thématique de la virginité, on nait vierge de tout stéréotype – commencer nu pour mieux évoluer dans les différents personnages successifs ensuite.

Rafle : La scène à la fin de la pièce ressemble à l’état d’un appartement abandonné à la suite d’une rafle : des habits répandus, des valises et coffres ouverts…

 

La provenance des lettres
La majorité des lettres (fournies bien souvent par la préfecture de police) sont issues du livre d’André Halimi « La délation sous l’occupation ». Les passages concernant l’homosexualité sont issus de discours car très peu de lettres de délation existent sur le sujet. Environ trois millions de lettres ont été adressées sous la Seconde Guerre mondiale.

 

Les motivations à la délation
La soumission à l’autorité est un facteur de délation répandu. Les lettres étaient signées au début, puis généralement anonymes par la suite avec seulement mention du style “un bon Français”.

Initialement, pour inciter à la délation, une somme était attribuée en contrepartie des informations, mais devant le nombre de délateurs, le gouvernement français n’a plus eu besoin d’incitation. L’Allemagne elle-même a été étonnée de voir à quel point il fut facile d’obtenir des lettres de délation en France.

 

PORTÉE DU DÉBAT ET TRAVAIL DE SYNTHÈSE PAR LES ÉLÈVES

Le débat initié fut donc riche en questionnements des élèves suscités par la pièce. François Bourcier a su répondre aux différentes interrogations et animer le débat de manière interactive, en s’appuyant sur une connaissance approfondie du sujet. L’attitude de nos concitoyens étant abordée par le prisme de la délation dans cette pièce, il a été nécessaire de préciser aux élèves que l’aspect positif était évoqué par François Bourcier dans le second volet intitulé Résister c’est exister.

Pour la majorité, les élèves furent très attentifs et captivés aussi bien par le spectacle qu’ils ont trouvé instructif que par la personnalité du comédien.

Chaque classe a réalisé après le spectacle un travail pédagogique de réflexion et de compte-rendu. Les retours transmis par les professeurs sont élogieux sur la pièce et sur ce moment de partage. Ils remercient la Licra d’avoir permis par ce spectacle, une réelle prise de conscience des dangers de la délation, une véritable réflexion sur ce sujet, engendrant même ainsi une meilleure cohésion au sein des élèves.

 

QUELQUES QUESTIONS A FRANCOIS BOURCIER

François Bourcier, comédien et metteur en scène de Lettres de Délation (Molière 2006 des Étudiants) accepte de répondre à nos questions pour le Droit de Vivre.

Quelques mots pour parler de votre engagement, de votre carrière.

Depuis ma sortie du conservatoire, je n’ai jamais cessé d’être interrogé par le jugement et l’attitude des hommes. Particulièrement durant cette période de l’occupation qui me semble très révélatrice du comportement humain.

Pour moi, le théâtre constitue un outil indispensable de réflexion au service de cette interrogation de mémoire. Il est important de pouvoir continuer à regarder notre passé, l’interroger. Voilà pourquoi en 2004-2005, avec mon équipe, nous avons commencé à nous intéresser au sujet des Lettres de Délation sous l’occupation. Nous avons depuis développé un certain nombre de thématiques autour de ce sujet, de cette période. Thématiques qui interrogent à chaque fois la posture de l’homme.

En partant de faits réels, de textes, d’écrits historiques et en les adaptant je souhaite mettre le théâtre au service de l’interrogation philosophique, politique et sociale de notre temps. Le théâtre comme passeur de mémoire et non comme simple support de fiction, voilà mon engagement.

 

Vous êtes le seul comédien sur scène, vous donnez beaucoup de vous, les élèves vous le rendent-ils ?

Les échanges avec le public scolaire sont passionnants. L’investissement est rendu au centuple lorsque les jeunes s’interrogent après la pièce sur leur propre posture, lorsqu’ils tentent de mettre en analogie ou perspective ce qu’ils sont par rapport au message de la pièce.

Il arrive que se produise un véritable écho de la pièce sur leur vie de tous les jours.

Les jeunes se demandent ce qu’ils auraient faits, comment ils se seraient positionnés. Avec le recul de l’histoire, il leur est plus facile d’appréhender cette situation là et de mieux la comprendre.

J’essaie de leur montrer que la posture de soumission à l’autorité sera toujours d’actualité chez l’Homme, les amenant à faire un bond une fois encore entre l’Histoire et leur quotidien d’aujourd’hui.

Certains élèves qui viennent me voir après sont alors marqués, touchés.

Il m’importe de les faire réfléchir sur ce qu’ils vont être en tant que citoyens, développer leur esprit critique. Selon moi, le théâtre permet cette prise de conscience à travers un mode plus ludique que de longues conférences, permet de toucher du doigt les thématiques plus rapidement.

En tant qu’acteur, je pense qu’on a toujours besoin de relever le défi, d’expliquer pourquoi les choses peuvent se produire. Cela évite d’entrer dans un mode de fonctionnement déterministe où l’on perd notre espace de liberté. Ce spectacle participe à cela.

 

Que dire de votre travail avec la Licra ?

Cette collaboration existe de longue date. Déjà à la création de la pièce en 2005, et lors de sa présentation à Avignon, des débats autour de la thématique de la délation avaient été menés avec la Licra.

Depuis, il y a un accompagnement permanent de la Licra sur la pièce Lettres de Délation, qui se poursuivra sur le prochain volet : Résister c’est Exister.

Cet accompagnement se fait à la fois en amont et en aval de la représentation.

Les jeunes sont préparés en amont lors d’ateliers, de séances préparatoires, pour qu’ils puissent ensuite mieux appréhender le spectacle, ce qui va être dit, l’acter.

Après le spectacle, je fais systématiquement une séance de débat avec les jeunes.

C’est un moment très authentique. Les professeurs travaillent ensuite sur la thématique et recueillent les commentaires des élèves. Les documents pédagogiques distribués, les comptes-rendus avec les élèves… révèlent un véritable travail de fond mené par la Licra, et je suis fier de mettre mon métier à disposition des causes défendues par votre association.

Merci.

Propos recueillis par Fanny Lucien

 

QUELQUES MOTS DES PROFESSEURS ET DE LEURS ÉLÈVES

Lycée Camille SEE, classe de Terminale

« Les élèves ont pu assister à un spectacle de haute tenue qu’ils garderont longtemps en mémoire car ils ont été plus touchés que par un cours sur le sujet. Cela m’a permis de les sensibiliser davantage sur des questions que chaque citoyen devrait se poser. »

 

Lycée Maurice RAVEL, classe de seconde

« Les élèves ont jugé que c’était la meilleure information qu’ils n’aient jamais reçue sur cette période terrible. Ils ont fortement réagi à l’existence de lettres de délation contemporaines, comme celles de Saint-Mandé, avec stupeur et horreur. Revenus au lycée, ils ont écrit pendant une heure pleine pour raconter le spectacle et le débat et analyser les émotions ressenties. A partir de cet instant, la classe a davantage affirmé sa cohésion, consciente d’avoir, grâce à la Licra, vécu une expérience humaine rare. »

 

Plus d’informations sur« Lettres de délation » mais aussi « Résister c’est exister »
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